Produire à nouveau, par Jacques JEANTEUR
Deux livres parus cet été mettent en avant l’urgente nécessité pour la France de se réindustrialiser. Il s’agit de « France, état critique » de Jean Peyrelevade et de « 2012, état d’urgence » de François Bayrou. Jean Peyrelevade est ancien président du Crédit Lyonnais, économiste, plutôt de gauche. Une des évidences sur les raisons de notre situation de déficit commercial et en conséquence de notre endettement, est la désindustrialisation de notre pays. En dix ans, de 1999 à 2008, la part du secteur industriel dans la valeur ajoutée du pays est passée de 22% à 16%, quand la zone euro passait de 25,5 à 22,4 et que l’Allemagne passait de 29% à 30%. Les pays anglo-saxons ont suivi notre tendance, et sont aussi en situation critique. Les Etats-Unis sont à 14%, et l’Angleterre à 16%. Si nous produisons de moins en moins, il est clair qu’il nous faut emprunter pour importer de plus en plus. Le commerce, le tourisme et les services ne compensent pas la chute de la production interne. La réunification de l’Allemagne a coûté au peuple allemand 50 milliards d’euros par an pendant 15 ans. La grande leçon à tirer, c’est que les Allemands ont financé la réunification par l’impôt, et non par l’endettement. Comme le dit Jean Peyrelevade : « Leurs 35 heures à eux, ce fût la réunification. Le jeu en valait le prix, ce qui ne fût pas notre cas. Ce grand projet national a forcé les gouvernements à entreprendre des réformes structurelles, a conduit le peuple à accepter de travailler plus. Etre rigoureux sur les salaires, veiller à maintenir une industrie forte pour dégager des richesses par l’exportation et pour maintenir l’emploi, telles furent les recettes du succès. Tout cela a développé une culture d’efforts communs et de sacrifices pendant que d’autres pays, dont la France, se laissaient vivre. Tandis que les Allemands faisaient tourner leurs usines et les modernisaient, nous nous sommes transformés en un gigantesque parc de loisirs. Avec entrée gratuite, cela va de soi. » Parmi les causes relevées par l’auteur, on peut citer les prélèvements obligatoires : « Le taux de prélèvement sur les entreprises se monte à 17% du PIB, soit 6 points au dessus de la moyenne de l’Union européenne et pratiquement le double de l’Allemagne. C’est la conséquence du choix politique de faire largement financer la protection sociale par les entreprises et non par les seuls ménages : notre système productif paye près de 40% de notre protection sociale, ce qui est un record mondial. Et on s’étonne qu’il ne soit pas compétitif ! »
Pour Patrick Artus, également économiste connu, qui vient de publier « la France sans ses usines », notre déficit industriel vient du positionnement de nos industries dans le milieu de gamme, alors que l’industrie allemande s’est positionnée sur le haut de gamme. Les Allemands, dont le système d’enseignement en alternance a surtout favorisé les ouvriers qualifiés, souffre d’un manque d’ingénieurs. Ils sont allés les chercher en Europe centrale, en gardant l’outil de production en Allemagne. En France, nous sommes allés chercher de la main d’œuvre non qualifiée en Asie, et nous avons délocalisé nos centres de production, en créant un chômage de masse chez nous. En France, les relations des PME avec les banques, les grands groupes et les syndicats sont mauvaises, alors qu’en Allemagne et en Europe du Nord, il y a une culture coopérative entre les syndicats et le patronat, entre les donneurs d’ordre et les sous-traitants. Les jeunes diplômés ne sont pas attirés en France par les PME, à l’inverse de l’Allemagne. Il serait don urgent de mettre sur pied une administration dédiée aux PME, ce que les américains appellent le Small Business Act. Cette proposition était déjà dans le programme deFrançois Bayrouen 2007 et est bien sur maintenue pour 2012.
Dans son livre « L’état d’urgence », clair et argumenté, François Bayroufait du verbe Produire un des trois axes de son programme avec les verbes Eduquer et Reconstruire. Il écrit : « Aujourd’hui nous savons que, privée de production, comme un arbre privé des racines qui le nourrissent, la France s’étiole et ne peut plus faire face. Il faut donc lui rendre ses racines. Lui rendre la production. Produire, vendre, c’est le seul chemin vers les deux biens qui nous manquent le plus : l’emploi et les moyens financiers, pour chacun et pour le pays. » Il plaide pour privilégier l’offre sur la demande, pour fixer des grandes orientations grâce à un Conseil de la production, (véritable outil collectif entre les pouvoirs publics, les entreprises de toutes tailles), pour reconquérir la confiance sociale entre salariés et entreprises, pour flécher les aides publiques davantage vers les jeunes pousses créatives que vers les grands groupes du CAC 40, pour impliquer les consommateurs dans le combat du produire en France, pour réhabiliter la création et donc le risque. Il est clairement pour le déplacement nécessaire des charges sociales, et il ouvre donc le débat de la TVA sociale. Il dit : « En tout cas, cette règle nouvelle : tous les français sont assurés sociaux, donc tous les Français doivent cotiser également à l’assurance sociale, et pas seulement les salariés, c’est un choix pour un peuple. »
On voit bien qu’il s’agit d’une rupture avec la pensée actuelle et que cela suppose courage, humilité et volonté de travailler ensemble. Depuis plus de 25 ans, l’industrie souffre d’une mauvaise image de marque, liée à la fois aux nombreux plans sociaux, mais aussi à une méconnaissance profonde des enseignants du milieu industriel. Pour beaucoup d’enseignants, un élève qui réussissait était celui qui évitait le milieu productif, considéré comme un milieu hostile, sale, dur et exploiteur. Il valait mieux être fonctionnaire que technicien de production. Les grandes surfaces ont accéléré ce phénomène de délocalisation en préférant systématiquement un produit importé de bas prix et de qualité médiocre, à un produit français plus cher mais de meilleure qualité. On a préféré délibérément la quantité à la qualité, le produit que l’on jette, au produit que l’on fait durer. L’heure est venue de reprendre confiance dans nos capacités à créer, à concevoir, à produire et à vendre. Nous avons besoin pour cela de toutes nos forces vives. Ce n’est une politique ni de gauche ni de droite, mais bien d’union nationale. Il y va de l’avenir des jeunes, et donc de notre pays.
Jacques JEANTEUR
Mouvement Démocrate



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